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Suivre sur chantier ce que l’on crée.

Pourriez-vous parler de votre parcours professionnel et dire en quelques mots comment est née votre motivation ?
Ce qui m’a motivée, c’est surtout le fait de travailler avec mon père. Il était artisan maçon ; c’est vrai que je l’ai aidé à plusieurs reprises, j’étais son manoeuvre... j’ai d’abord fait l’apprentissage de la partie technique. J’avais deux frères mais mon père préférait travailler avec moi parce je voyais ce dont il avait besoin avant qu’il me le demande ; enfin, j’étais déjà curieuse mais quand j’ai été orientée en 3ème je n’avais pas vraiment d’idée de métiers précis. J’aimais bien le bricolage, j’aimais bien la maçonnerie et on m’a proposé un CAP et un BEP de dessinatrice en génie civil.

Elisa au bureau

J’ai préparé un BEP CAP : il y avait 500 garçons et 1 fille ... moi !... J’avais un caractère assez bien trempé, j’ai été élevée au milieu de 2 frères, ça a peut-être aidé aussi de ce côté là. Le dessin et le bâtiment m’intéressaient beaucoup ; je suis quelqu’un de très technique. Après mon BEP CAP, j’ai immédiatement commencé à travailler dans le bâtiment chez un maître d’œuvre. Là on me cantonnait à des travaux de tirage de plan (c’était encore une ancienne machine à l’ammoniaque). J’y suis restée un mois et demi et j’ai trouvé un emploi...dans le bâtiment en face... Je faisais du tracé, des plans ; c’est vrai qu’en sortant d’un BEP et CAP on ne peut pas dire qu’on sait. Donc, j’ai tracé pendant un an jusqu’au jour où j’ai trouvé plus prés de chez moi. C’était une société qui venait de se monter. Monsieur L. a eu confiance en moi quand il m’a recrutée. C’est vrai que le fait d’être une femme dans un milieu masculin , c’était pas très bien vu, ce n’était pas encore rentré dans les mœurs. Mais monsieur L. avait 3 filles chez lui et je pense que le fait d’avoir une dessinatrice , ça lui a plu donc il m’a embauchée. J’y suis restée 5 ans et c’est là que j’ai commencé à faire du chantier. J’ai commencé par faire les plans des bâtiments, c’était du lotissement, de la maison individuelle. Au fur et à mesure des années, je faisais la partie technique -c’est à dire les plans- et après, j’allais sur le chantier pour vérifier et coordonner les travaux. La maison L. a fermé et je me suis retrouvée dans la charpente métallique. J’ai travaillé 5 ans là aussi, la charpente métallique ça n’avait rien à voir du tout avec les maisons individuelles ; c’était une autre forme de calcul et là, j’ai commencé aussi à dessiner, à commander les matériaux et à aller sur le chantier pour suivre les travaux. La société a fermé également, je suis arrivée dans un cabinet d’ingénierie ; j’ai fait du technique, du dessin et très vite on m’a mise sur chantier. Je pense que ça vient de moi aussi parce que le dessin, c’est bien mais le fait d’aller suivre sur le chantier ce qu’on créée, c’est encore plus intéressant. J’assurais la coordination de chantier : planification des travaux, vérification et contrôle de l’avancée des travaux de tous les corps d’état présents (normes qualité), gestion du budget. J’ai toujours travaillé avec des gens qui me faisaient confiance, ça compte beaucoup !
Après 1994, le bâtiment était en récession et je venais d’avoir un problème de santé. J’ai repris les études : DAEU, DUFA, IUP (licence et maitrise des métiers de la formation). Je voulais continuer à utiliser mes compétences dans le bâtiment et partager mes savoir-faire avec d’autres. Actuellement, je suis chargée de mission à la CAPEB ( Chambre Artisanale des petites entreprises du bâtiment) ; j’assure le lien formation ou emploi entre les personnes travaillant sur les chantiers écoles bâtiment de la région et les entreprises (parcours de formation et emploi).

Pionnière dans un secteur qui se porte très bien aujourd’hui mais où peu de femmes sont encore présentes, j’imagine que vous avez dû rencontrer des difficultés face aux employeurs, face aux salariés du bâtiment...comment ça s’est passé ?
On m’a souvent mise à l’épreuve par l’intermédiaire du dessin pour voir si j’étais technique c’est-à-dire qu’on m’expliquait quelque chose et je devais le reproduire sur dessin. Je travaillais quand même surtout et toujours avec des ingénieurs... c’était du sérieux quoi... je devais prouver que je savais de quoi je parlais. Je pense à une anecdote...
La première fois que je suis allée sur chantier, c’était pour M. L. ; j’avais 22 ans et les ouvriers qui étaient là m’ont vu arriver... Ils ont dit « c’est quoi c’machin qui arrive, qu’est ce qu’elle nous veut ? » ; le chef de chantier a commencé à parler avec son copain ...en italien et en racontant des trucs ...plutôt machos. Je lui ai répondu en italien de façon à ce qu’il n’y aie pas de quiproquo.. . J’ai dit que j’étais là pour travailler avec eux et ça a remis les choses en place tout de suite et je pense qu’une fois sur le chantier, j’ai fait voir de quoi j’étais capable. Il faut toujours faire ses preuves en fait.
Je pense qu’on doit travailler, nous les femmes, le double vis-à-vis des hommes pour leur prouver qu’on est aussi capable qu’eux !
Les ouvriers du chantier m’ont testée aussi... pour voir si j’avais quelques notions techniques ou alors quand ils me voyaient arriver sur le chantier, ils arrêtaient tous de travailler , fumaient une cigarette... ils attendaient que ça se passe. Quand, à la fin du mois, ils ont vu sur leur paye qu’il y avait X heures en moins parce que j’étais aussi chargée du budget, ils sont venus me voir et j’ai dit « quand je suis venue sur le chantier tel jour, t’as arrêté ¼ d’heure pour fumer une clope parce que j’étais là. Je pense qu’il faut se montrer ferme. Après, ça va... je veux dire une fois qu’on est admise dans le milieu je pense, qu’il n’y a plus aucun problème. Au contraire, c’est bien agréable. Il faut instaurer du respect mutuel.
Les messieurs vont se montrer très grossiers mais c’est plus un test pour savoir jusqu’où ils peuvent aller. Il ne faut pas être choquée et même être capable de répondre du tac au tac . Une fois qu’on les a remis à leur place, il n’y a plus de problèmes.

Vous parlez de force de caractère, d’assertivité, ce n’est pas toujours facile de réagir comme vous l’avez fait. Pensez-vous que les femmes qui font le choix de travailler dans le bâtiment doivent s’attendre à ce type de difficultés ?
Si elles souhaitent exercer dans le bâtiment, elles devront prouver qu’elles connaissent l’aspect technique de leur profession ; elles devront être capables de poser des limites tout de suite ; il faut quand même de la force de caractère mais un caractère ça se trempe. A 22 ans, je n’étais pas aussi sûre de moi que je le suis aujourd’hui...
Il y a de la place et des possibilités d’emplois pour les femmes autant que pour les hommes dans le bâtiment ! Les employeurs savent que les femmes ont l’œil ; par exemple, elles vont penser à l’utilisation future lorsqu’elles posent un circuit électrique ; en plomberie, elle vont mettre les tuyaux droit car elles sont généralement perfectionnistes ; en ferronerie, serrurerie mais aussi en menuiserie métallique, elles travailleront avec une certaine finesse d’exécution, un sens de l’esthétique. Je ne veux pas dire que les hommes travaillent moins bien, simplement, ils n’y pensent pas, ils n’ont pas l’œil pour ces choses. Les employeurs embauchent encore au niveau BEP et cherchent des profils qualifiés (électricien-ne, plombier-ère, ferronier-ère d’art, menuisier-ère, maçon-ne mais également dans la climatisation, la domotique). Elles doivent donc se spécialiser et autour de cette spécialisation être prêtes à une certaine polyvalence. Pour ce qui est des charges lourdes...elles y sont confrontées, comme les hommes dans d’autres métiers. Il faut savoir qu’aujourd’hui, le poids des sacs de ciment a été ramené à 35 kgs et c’est souvent le manœuvre qui s’en occuppe.


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