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Reprendre et développer une petite entreprise de plasturgie

Ingénieure de formation, Madame J. a occupé plusieurs postes à très hautes responsabilités dans de très grandes entreprises. Riche de ces expériences, elle s’est lancée il y a deux ans avec son mari dans une nouvelle aventure : reprendre et développer une petite entreprise de plasturgie, la SOTRENEP à Nieppes, qui emploie 17 personnes.

Mon père était patron de PME et cela explique sans doute mon goût pour les PME aujourd’hui. Mon histoire familiale impliquait logiquement que je fasse des études supérieures, alors une école d’ingénieur, pourquoi pas ? Je n’avais pas de raisons très construites de m’engager dans cette voie mais les maths, ça allait tout seul, j’habitais à 200 mètres de l’ISEN, l’école où mon frère avait fait ses études. Quand on est jeune, on ne sait pas toujours très bien pourquoi on fait ceci ou cela. A cette époque, j’étais autant tentée par la médecine que par l’architecture et le métier d’ingénieur.

J’ai donc suivi le cursus de l’ISEN à Lille et j’ai obtenu mon diplôme en 1973. J’ai d’abord fait de petites missions d’ingénieur et donné des cours à temps très très partiel, le temps de mettre au monde mes enfants. J’ai eu quatre enfants puis je me suis remariée. Aujourd’hui, nous en avons huit... Comme quoi faire des enfants et être cadre supérieur n’est pas incompatible...

Je n’ai commencé à travailler à temps plein qu’en 1980. Par bonheur, j’ai trouvé un emploi au Centre Hospitalier Régional qui me permettait de concilier trois objectifs : exercer mon métier d’ingénieur dans ma spécialité, l’informatique ; évoluer dans le monde médical qui m’a toujours attirée et disposer d’un minimum de souplesse pour mes enfants. A vrai dire, j’ai utilisé cette souplesse pour enrichir ma formation en faisant un DESS de gestion d’entreprise. Je voulais m’enrichir d’autres visions de l’entreprise, comprendre comment fonctionnaient les parties comptable, juridique, commerciale ...

Par la suite, j’ai souvent changé d’emploi. Mon truc, c’était de relever des challenges, d’assurer des missions de deux ou trois ans : définir des objectifs, constituer les équipes adéquates, mettre en oeuvre les moyens jusqu’au but à atteindre, voilà ce qui me plaisait. Le rythme naturel de ma vie professionnelle passe par des périodes de deux ou trois ans.
Certains préfèrent faire vivre des choses existantes, moi je préfère mettre au monde un projet, l’accompagner jusqu’à la maturité puis le laisser, sans pour autant m’en désintéresser. Mettre au monde, ça correspond à quelque chose d’assez féminin ... même si je partage avec mon mari ce goût du projet, du défi à relever.

Mon métier consistait donc à porter jusqu’à leur réalisation des projets qui concernaient souvent les systèmes d’informations dans de grandes entreprises . Je l’ai exercé dans de nombreux domaines d’activités : les services, l’industrie, l’agroalimentaire, l’habillement... Dans plusieurs entreprises différentes, j’ai été amenée à travailler avec celui qui allait devenir mon mari. Nous formions un binôme très efficace, nous partagions le même goût pour le défi et nos méthodes de travail coïncidaient. Notre jeu à deux s’est toujours calé merveilleusement. On a pu grâce à ça réussir des négociations délicates.
Il y a une quinzaine d’années, l’idée de créer quelque chose ensemble a commencé à faire son chemin. A 50 ans, nous avons jugé que nous étions mûrs pour reprendre une entreprise. Même si nous étions plutôt branchés sur l’industrie, le secteur d’activités importait peu. Nous aurions pu aussi diriger une fabrique de tissus ou de saucissons. En reprenant l’entreprise, nous rachetions aussi un savoir faire. Nous n’avons pas fabriqué le bateau mais nous le conduisons et c’est passionnant. Patron de PME, c’est à la fois faire de toutes petites choses, dépanner parfois dans l’atelier, la clef à la main, c’est aussi mener la stratégie de l’entreprise, en construire la culture, communiquer à l’extérieur sur les plateaux les plus variés, ... la charge est énorme mais la passion aussi. Certes il faut doser la fatigue, ce n’est pas le plus facile... Beaucoup de PME sont gérées par des couples mais il est rare que l’homme n’ait pas une "chasse gardée". Nous sommes quant à nous en parfaite cogérance : nous échangeons sur tous les sujets, nous nous corrigeons, nous cosignons tous les documents et sur nos CV figurent nos deux noms.

ETRE CADRE SUPERIEURE...
Ce que je raconte ici de ma vie professionnelle aurait tout à fait pu être dit par un homme, peut-être dans d’autres termes. Ce que je peux dire de mon identité de femme dans tout ça, c’est d’abord que, homme ou femme, j’ai pu avoir le même type de responsabilité. Cependant à chaque fois, le fait que je sois une femme a étonné, ça s’exprimait par plein de petites choses. Au moment des recrutements notamment, les gens donnaient l’impression de me faire un cadeau parce qu’ils me choisissaient en tant que femme malgré leurs a priori masculins. Ils étaient d’autant plus surpris que ce soit moi qui décline et leur dise que leur offre ne m’intéressait pas.
Pour ce qui est du quotidien... il faut dire qu’en France, la loi salique existe toujours dans nos têtes. C’est toujours l’homme qui fait le roi et même si la femme fait la politique, l’homme porte la couronne. C’est un fait avec lequel il faut jouer, il faut le savoir.
Pour donner un exemple de la manière dont ça se manifeste, quand j’allais dans un salon avec un jeune collaborateur que j’avais moi même recruté quelques mois auparavant (1m90, blazer, cravate,..), automatiquement, les gens en nous accueillant s’adressaient à lui. Cela m’amusait énormément et je faisais exprès de ne pas rectifier, cela me permettait de mieux observer les choses jusqu’à ce que, à la fin, lors de l’inévitable échange des cartes de visite, mon jeune collaborateur dise d’une petite voix : "bah... je vous présente mon chef..." et notre interlocuteur, très embêté, recommençait à faire son discours, essayait de corriger le tir... Cela m’amusait beaucoup.

Au cours de ma carrière, j’ai autant travaillé avec des hommes qu’avec des femmes et j’ai eu autant de plaisir avec les unes qu’avec les autres. Il me semble tout de même que la relation de management est un peu plus difficile avec les hommes. Certains le vivent difficilement à cause de ce filtre culturel si profondément inscrit en nous par mille petites choses, depuis le berceau jusqu’au travail en passant par l’école.

Qu’on soit homme ou femme, on vit un cheminement tout au long de la vie. Avant trente ans, on se demande toujours si on est bon ou mauvais. Avec le temps, on aborde les choses plus sagement. Quand en tant que femme je manage des hommes de moins de trente ans qui sont préoccupés de savoir "Qu’est ce que je vaux ? Comment me juge-t-on ? Qui me note ?", je suis consciente qu’il n’est pas nécessairement facile pour eux d’être dirigés par une femme et qu’il ne faut pas y aller frontalement. Il vaut mieux jouer un rôle plus maternel de révélateur,ne pas juger mais aider à avancer, à pousser.
Beaucoup d’hommes ont fort tendance à s’appuyer sur des reconnaissances comme les diplômes, les titres, ils ont besoin de jalons clairs, d’une succession lisible d’événements. Combien ai-je dirigé d’hommes focalisés par exemple sur le nombre de personnes qu’ils avaient sous leurs ordres ? La femme quant à elle veut avant tout faire vivre les choses et elle les prendra plus facilement telles qu’elles sont ; Quand vous mettez un enfant au monde, vous ne savez pas de quel enfant il s’agit, vous acceptez les choses comme elles sont et vous essayez de les amener à maturité. La femme ne définit pas comme l’homme le fait souvent, un combat dans lequel elle obtiendra la victoire, tel titre ou tel diplôme. Elle est confrontée à un enfant, une chose, une situation et elle se demande : "Qu’est ce que je peux faire ? Quel est mon rôle ?"

COMMENT FAIRE EVOLUER LES CHOSES ?

J’ai cru longtemps qu’au lieu de poser des questions féministes, il suffisait d’être là et de prouver que nous étions compétentes. Aujourd’hui, je nuance un peu cela car si nous voulons que les choses avancent il faudrait sans doute décréter certaines choses et les rendre obligatoires. Faire que cette résistance au changement si profondément inscrite évolue. Certes, cela me perturbe, en tant que femme, qu’il faille dire que dans telle structure il devra y avoir 30 ou 40 % de femmes... Sur le fond, c’est absurde mais c’est sans doute le seul moyen d’avancer un peu plus vite.

Et puis les choses changeront aussi d’autant mieux que nous serons plus nombreuses, non pas à prendre les places des hommes mais à investir nous aussi le monde économique. Nous avons une nature féminine, nous n’abordons pas les choses avec exactement les mêmes angles de vue. Si je reviens aux relations de travail que j’ai avec mon mari... Je rejette le mot complémentaire que je trouve trop pauvre. Nous sommes plutôt révélateurs l’un de l’autre, maillés à l’image d’une trame et d’une chaîne. Imaginez que l’homme soit la chaîne (puisque c’est lui qui porte la couronne). Mais que serait cette chaîne sans la trame qui lui donne ses nuances, ses couleurs, sa consistance. Le maillage de la chaîne et de la trame rend les choses beaucoup plus solides. Cependant, il faut arrêter de dire que le monde du travail est une friche pour les femmes. Les femmes ont toujours travaillé ! Elles étaient femmes de commerçants, de cultivateurs... Ils avaient besoin d’être ensemble, ça ne tenait pas tout seul. A cette époque là, un cultivateur ne restait pas longtemps veuf ! Il y avait bien un travail homme/femme.

Il faut donc une transformation de fond qui permette aux femmes d’investir tous les terrains où elles n’étaient pas présentes avant et leur donne l’occasion de le transformer en quelque chose de maillé, enrichi par leur nature féminine. Beaucoup de femmes ont profondément intégré les anciens rapports et elles mettent d’elles-mêmes les hommes en avant, systématiquement. Dans ma génération, plusieurs femmes ont pu prendre des postes importants occupés jusque là par des hommes. Or, elles s’habillaient comme des hommes, c’était leur seul moyen de prouver qu’elles les valaient ... et aujourd’hui encore, les filles qui sortent des grandes écoles de commerce vont aux entretiens en tailleur et blazer ... il ne leur manque que la cravate ! Avec les années, elles parviennent à assumer vraiment leur féminité et on trouve maintenant des cadres dirigeantes avec des tresses...

Pour faire évoluer ces schémas, les décrets même apparemment symboliques peuvent être un bon levier, en tout cas, c’est un levier incontournable. Que les femmes puissent aujourd’hui garder leur nom de jeune fille, c’est intéressant car dès qu’un document à corriger implique l’attribution d’une couronne, la femme s’efface devant l’homme. Dans les formulaires, on continue de demander aux femmes le nom de leur époux mais l’inverse n’est pas vrai. A la mairie, quinze ans après la suppression du principe du chef de famille, une secrétaire m’a dit en me donnant un formulaire d’inscription dans un club de sport pour mon fils : "Vous ne pouvez pas le signer, il faut demander à votre mari...  »
Je suis donc convaincue que les vrais obstacles à l’égalité professionnelle, ce sont les représentations. Techniquement, il n’y en a pas. La maternité n’est pas un problème, la pénibilité du travail non plus... les principaux ennemis de cette évolution, profitable à tous, ce sont les schémas mentaux, autant chez les hommes que chez les femmes.
Nous avons du retard en la matière. Dans les pays d’Europe du Nord notamment ils ont accepté tout cela depuis bien longtemps, ils en ont compris le sens.

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