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Quand on est dans un bas salaire, on est en quelque sorte condamnée.

Eliane, vendeuse dans la grande distribution
Dans la grande distribution du livre et du disque, les vendeuses ont le niveau bac + 4 ou bac + 5 et sont payées au SMIC. De la commande au service clientèle, elles assument seules la responsabilité d’un rayon entier, leurs perspectives d’évolution sont quasiment nulles, la formation est inexistante et le salaire ... minimum. Eliane témoigne de ses quatre années passées au service d’un des plus grands vendeurs de culture du pays.

Dans quelles circonstances avez-vous été embauchée ?
J’ai obtenu une maîtrise en Sciences Economiques puis un DEA. A l’époque, c’était une période de chômage difficile pour les gens jeunes et très diplômés. J’avais 22 ans, j’étais trop jeune pour trouver un emploi et je n’avais pas du tout réfléchi à mon projet professionnel. J’ai donc commencé à travailler à X parce qu’il fallait que je m’assume matériellement et que la lecture et la culture me plaisaient J’ai commencé par deux CDD de 4 mois avant d’obtenir un CDI.
Travailler chez X au début ça m’a plu, parce que c’était le premier job que j’avais à temps plein toute l’année, ça me permettait de vivre de façon autonome. Pour moi c’était intéressant ... mais pas au niveau du salaire... Je savais bien que je n’allais pas y faire ma vie.
Après quatre ans de travail, j’ai été en congé de maternité pendant 5 mois et ensuite j’ai embrayé directement sur un congé de formation. En fait, dès que j’ai eu une ancienneté suffisante en CDI pour demander un congé individuel de formation, je l’ai fait. Mon congé de formation m’a permis de faire un DESS et de changer de domaine d’activité. Je suis revenue à ce que je souhaitais au départ.

Que faisiez vous dans le magasin ?
J’étais en librairie. J’avais en charge le rayon universitaire droit-économie-entreprises. Chaque vendeur a la gestion des commandes. Tous les jours, il reçoit son catalogue de vente de la veille et passe les commandes de réassortiment. Nos stocks arrivent quotidiennement, on va les chercher, on met en rayon ou en stock quand il n’y a pas de place. En même temps, on accueille les clients, on les conseille. C’est également nous qui rencontrons les représentants. Et puis on a en charge la présentation du rayon, le suivi des opérations. En fait, c’est comme si chaque vendeur avait chacun sa petite librairie. Cependant, on doit être capable de renseigner dans tout le magasin.

Quand je suis arrivée en septembre, c’était le boom de la rentrée universitaire. Les premières semaines évidemment, on m’a aidée un petit peu, la rentrée universitaire à X, c’est la folie totale. Quand je voyais mes chiffres de vente, je pensais que je faisais des erreurs dans mes comptes parce que je n’imaginais pas que l’on puisse vendre autant.

Et vous avez été embauchée avec quel statut ?
Vendeuse bien que j’avais la responsabilité d’un rayon. J’avais la responsabilité d’un rayon entier, ce n’était quand même pas rien, mais j’étais payée au SMIC quand même.
Comme dans beaucoup d’enseignes de la grande distribution, les employés sont souvent très diplômés. On est jeunes, on n’a pas d’expérience, donc on n’a pas non plus la possibilité de négocier notre salaire à l’entrée. J’avais quand même de l’expérience dans la vente, mais ça n’a pas fait augmenter le salaire.

Et le fait que vous soyez surdiplômée par rapport au poste, cela ne les dérangeait pas ?

Ah ! non.

Bac plus 5, payé au SMIC, ne craignaient-ils pas que vous partiez à la première occasion ?
La politique de X, c’est qu’ils savent justement que les gens ne restent pas. Ils savent aussi qu’il y a tout le temps des gens qui postulent pour travailler chez eux. En 96, 97, c’était très difficile de trouver un emploi pour les diplômés. Pendant un moment, c’était vraiment bouché, bouché, et donc il y a beaucoup de gens qui se sont rabattus sur les emplois genre "petits boulots" dans mon entourage. Ils se sont rabattus sur des emplois très mal payés, même de l’intérim, de la manutention. Moi j’étais quand même plutôt bien lotie par rapport à ce que j’ai vu autour de moi. Tous les employeurs en profitaient à ce moment là. C’était ça ou rien.

A l’embauche, qu’est ce qu’ils demandent comme compétences ou comme qualification ?

Rien si ce n’est une bonne culture générale et surtout l’adaptabilité, l’expérience de la vente si possible, mais pas forcément dans les livres. J’aurais très bien pu avoir un rayon littérature. Le tout était de savoir gérer un rayon. La passion venait après, en plus. On n’est pas censé être des dévoreurs de livres pour travailler en librairie. Il faut être très organisé, très rapide et s’adapter très vite.

Vous avez demandé un temps plein de vous-même ou on vous l’a proposé ?

Ils cherchaient à recruter un temps plein et c’est ce que je cherchais mais il y a beaucoup de 20 heures, de mi-temps, de 30 heures, souvent des femmes qui ont un ou deux enfants. C’est assez facile de passer de temps plein à temps partiel. A l’inverse, c’est très difficile de revenir à temps complet.

Vous avez eu une formation ?
Non, la formation se fait sur le tas. Ce sont les gens qui sont en rayon qui apprennent aux nouveaux.
J’ai eu un stage de formation à la vente de 2 jours au bout d’un an.

Et les horaires ?

Les horaires, ce sont toujours les mêmes. C’est souvent 10 heures-19 heures. Le plus embêtant, c’est de travailler tous les samedis. Pour avoir un samedi libre, il fallait poser un jour de congé.

Et les conditions de travail ?

Ce sont les conditions de la grande distribution. A l’interne, la situation était assez tendue entre les cadres et les salarié-es. A mon avis, c’est dû aux impératifs d’objectifs qui sont quelquefois irréalisables. Si l’objectif n’est pas atteint, le département concerné est mis en cause. Les cadres subissent la pression de la direction générale et nous la transmettent, même si ça dépend beaucoup du caractère des personnes concernées.
La fatigue est à la fois physique et mentale. C’est un métier très physique. On ne s’en rend pas compte quand on n’a pas travaillé dedans. On porte les livres. On porte des tonnes par jour. C’est de la folie. On est sans arrêt en train de faire des allers et retours entre les stocks, le rayon, la réserve, le rayon, déplacer des piles, refaire des tables, d’autres piles, mettre un livre en bas en rayon, en remettre un en haut, se baisser, se dresser. Moi, ça me faisait penser à un travail d’ouvrière : c’est un travail physique, mal payé et on n’a pas le droit de s’arrêter. Quand on s’arrête il faut vite se lever et trouver autre chose à faire. Ce n’est pas bien perçu de rester assis quand on a fini.
Quand on est enceinte en librairie on accouche très souvent à 8 mois de grossesse. Toutes les filles que j’ai connues là-bas, moi y compris, nous avons toutes accouché à 8 mois.
Il y a donc cette fatigue physique et puis la fatigue du stress, parce que les clients ne sont pas toujours faciles. Franchement, il y a beaucoup de conflits avec le client.
Il y a notamment beaucoup de cadres supérieurs qui ne considèrent que votre gilet ou votre uniforme. Il faut avoir le moral bien accroché, en rentrant chez soi, on pleure parfois. Les gens vous parlent la bouche pleine le midi, ils vous tirent par la manche, on vous interrompt pour vous coller un bouquin devant la figure, ... les samedis, les gens sont énervés,... Enfin, c’est comme partout, il y a des moments difficiles.
Et pour ce qui est des ventes, c’est de la folie. Par moment, notamment pendant la rentrée littéraire ou à Noël, on voit les chiffres des ventes et ça nous reste au travers de la gorge parce qu’on voit les chiffres qu’on génère et les salaires qu’on a ! Bon c’est le principe du commerce, mais ça laisse rêveur quand même.

Y a-t-il des possibilités de promotions ?

Le premier échelon, c’est vendeur débutant. Au bout de 6 mois, on devient vendeur confirmé, c’est automatique. Ensuite, l’échelon suivant, c’est vendeur qualifié 1. C’est du style 30 euros de plus brut par mois et on a énormément de responsabilités en plus. Il faut assumer en cas d’absence de la direction, faire des choses quand même très importantes. Après vient le vendeur qualifié 2 qui dans les faits est un responsable adjoint. Ensuite on peut devenir responsable. Mais en interne, ça ne se faisait quasiment plus. Ou alors il faut rester 15 ans à X pour devenir responsable. Je ne vois pas l’intérêt. Enfin, chacun son truc.

Vous, vous n’avez pas eu de progression de salaire ?

Non, sauf quand je suis passée vendeuse confirmée, mais comme tout le monde. En outre, c’est vraiment rien du tout. Nos salaires étaient revalorisés tous les ans, parce que le SMIC montait. On était un tout petit peu augmenté tous les ans, pour ne pas que nous nous retrouvions au SMIC. On était, environ à 45 euros au-dessus.

Pour vous, qu’est ce qui fait qu’on ne reste pas à X ?
Le blocage des salaires. Aucune perspective d’évolution, même en responsabilités. Même pour devenir vendeur qualifié 1, il faut demander plusieurs fois, attendre deux ans et faire vraiment, vraiment ses preuves, c’est à dire en faire beaucoup plus que ce que ça mérite au niveau du salaire : préparer des inventaires, se coltiner des heures sup, faire les soirées adhérents. Il faut être partout, prendre ses congés en dernier, ne pas faire d’enfants. Il faut vraiment se donner à fond et tout ça pour devenir VQ1. Et VQ1, c’est ridicule comme augmentation par rapport à tout ce qu’on peut donner.

Que pensez-vous de votre expérience à X ?
Si on m’avait fait monter, prendre des responsabilités, si on m’avait payée correctement, finalement peut-être que je serais restée un peu plus longtemps, même si c’est fatigant. Là c’était impossible, surtout une fois que j’ai eu un enfant. Quand on a de très bas salaires et des enfants, on a vite fait le compte, entre l’allocation parentale et les frais de nourrice...
Les bas salaires, c’est encore plus difficile quand on est une femme. C’est difficile de monter socialement dans les entreprises mais quand on est dans un bas salaire, on est en quelque sorte condamné.

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