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Faire marcher la carotte et puis ... rien !

Solène, restauration

Polyvalence à outrance, horaires éclatés, efforts sans récompense, supérieurs au cœur de pierre, ... Solène parle de ses dix ans passés dans la restauration.

Travailler dans la restauration, c’est un projet de jeunesse ?
Pas du tout.. Je voulais faire de la coiffure mais c’était un secteur complètement bouché. J’avais fait quelques extras en restauration et ça ne me déplaisait pas. Je trouvais cela sympathique, j’aimais bien le contact client. Je me suis orientée vers la restauration. J’ai passé deux ans à l’école hôtelière pour un BEP et un CAP. J’aurais pu continuer, mais je n’étais pas très, très bonne élève ... j’étais pressée de travailler. J’ai commencé par faire des saisons. Ça ne s’est pas bien passé. J’ai été exploitée.
Je commençais à 8 heures le matin. Tous les jours, je lavais les toilettes de l’hôtel. On m’interdisait de mettre des gants pour faire les toilettes et on restait à côté de moi pour que je frotte correctement. Ensuite, je passais l’aspirateur, puis, hop, je montais faire les chambres. Je redescendais faire le service. Je partais vers 15h30, à 17h30 j’étais de retour pour préparer le service du soir et je finissais à minuit, 1 heure. Comme ça tous les jours, avec une journée de repos par semaine. J’avais 19 ans, je commençais dans la vie active, j’étais dégoûtée.
J’étais logée dans un taudis. On aurait dit une prison. Une pièce, un lit, une armoire. Le bâtiment ressemblait à une prison.
J’ai arrêté, je me suis inscrite au chômage et j’ai attendu. J’avais peur de reprendre un emploi tellement l’expérience avait été dure. J’ai mis six mois à m’en remettre, complètement dégoûtée, en me demandant si je continuerais ou pas dans cette branche.
Je n’allais quand même pas rester à rien faire et j’ai fait un nouveau test, dans un petit restaurant cette fois, pas très loin de chez mes parents. Je me suis dit que si ça se passait mal, j’aurais un soutien familial tout près, ce serait plus facile, on ne sait jamais. Mais ça s’est bien passé. C’était des horaires assez intenses avec une journée et demie de repos.

Qu’est ce qui se passait mieux ?
Le respect... On me respectait et je faisais mon travail : je faisais de la restauration, je n’étais pas femme de chambre ou femme de ménage. J’étais mieux entourée, les collègues avaient mon âge...

Et en terme de rémunération ?
Le SMIC. C’est pas mal, pour quelqu’un qui commence. Avec des gros horaires.
Et ensuite ?
Dans ce petit restaurant, assez réputé, des amis du patron, des anglais m’ont dit : « si ça t’intéresse, on a un restaurant en Angleterre. Viens. » Un jour, ça m’a pris comme un mal de ventre, j’avais 20 ans. D’un coup, j’ai dit : « Je pars. » Je ne parlais pas du tout l’anglais.
Je suis partie en janvier en Angleterre dans une toute petite ville. Là-bas, j’étais la Petite Française, j’étais un peu chouchoutée. Au niveau du travail, ça n’avait rien à voir, chaque heure était payée. C’était : « Tiens, il n’y a pas grand monde, va boire un café ! » et les horaires étaient clairs. Je commençais à 7 heures du matin et je finissais à 15 h, ma journée était terminée. Ou alors, j’arrivais pour midi, je finissais vers 15 heures, je reprenais à 19 heures et je finissais à 22, 23 heures. Ce n’était pas la course et le service était de qualité. Je suis restée 2 ans et demi là bas.
Mais il y a un moment où on a envie de repartir. Je suis revenue en France pour six saisons chez X. . J’ai fait de la salle de saison. C’était assez dur. Puis, j’ai voulu quitter la restauration.

Pourquoi ?
Je n’aurais pas pu avoir de vie de famille. Les enfants c’est difficilement gérable parce qu’on change de travail tous les 6 mois en moyenne.
Quand j’ai arrêté, j’avais 26 ans. Je suis partie en Corse mais ça n’a pas marché, ni question couple, ni question travail. Je suis allée à Paris et j’ai postulé ... dans la restauration, chez Y. Ils n’avaient pas de place en salle , ils m’ont proposé hôtesse d’accueil. J’ai accepté, mais alors là !!!
J’ai tout fait chez Y. J’était polyvalente bar-accueil-salle. Il fallait aller très, très vite. Les gens étaient vraiment speed. C’était insultes par les clients et insultes par le leader et des horaires très, très durs et très lourds avec plein de coupures. Par exemple de 10 heures et demi à 11 heures et demi, je n’étais pas payée, et j’étais obligée de venir manger. On était obligée de venir manger.
Je me suis retrouvée au bar un vendredi soir, sans connaître un cocktail, sans connaître le fonctionnement du bar, avec du matériel qui ne fonctionnait pas. Là, on m’a traitée comme une moins que rien. Le directeur interdisait qu’on vienne m’aider. Je n’ai pas été formée, j’ai appris sur le tas.
C’est du travail intense à 80 000 volts, c’est pratiquement tout le temps, ça empiète complètement sur la vie....complètement. A cette période, j’ai perdu ma joie de vivre, j’étais bougon, difficile à vivre, j’avais un sale caractère. Et c’est à mettre sur le compte du boulot, parce que maintenant, ça va beaucoup mieux, j’ai changé.

Qu’est ce qui était difficile dans ces boulots ?
Avec les collègues ça allait. Avec les clients, ça dépendait, mais c’est au niveau de la hiérarchie, pas de respect. On vous fait avancer avec une carotte qu’on ne vous donne jamais. On vous fait croire monts et merveilles, il faut toujours donner, donner et il n’y a jamais rien en retour. Vous êtes un citron, on vous presse et voilà. On donne tout, l’énergie, le temps. A Y, j’ai donné trois ans de ma vie. Je ne dirai pas que j’ai perdu ces 3 ans parce que j’ai appris beaucoup de choses là-bas. J’ai appris la persévérance. J’ai appris la vie dure, le contrôle de soi même, j’ai appris à faire la part des choses. Souvent, il m’arrivait de pleurer, de tout lâcher, de descendre en pleurant et toutes on est passé par là, et toutes on descendait pleurer. On n’était pas du tout considéré.
Je ne suis pas partie en claquant la porte, je suis partie correctement, en donnant un préavis. A chaque fois que je suis partie, j’ai fait en sorte que ça se passe bien, que ce soit correct.
Après j’ai trouvé autre chose dans une brasserie gastronomique où j’étais vraiment dans mon élément mais il n’y avait pas d’évolution à espérer, j’ai refusé le CDI qu’ils me proposaient.
J’avais 28 ans, je voulais quitter la restauration parce que je n’avais pas de vie de famille... J’avais envie de faire des enfants et dans la restauration c’est difficilement gérable.
Avec ce que je fais maintenant, le prêt à porter, j’aurai plus de possibilités. Ce sera plus facile pour moi. J’ai pas mal de temps à moi, c’est ce que je recherchais. J’ai été embauchée en CDI avec une période d’essai de 4 mois que je ne suis pas sûre de réussir parce qu’il faut vraiment rentrer dans le moule, il faut être souriant, accueillant, ne pas avoir trop de caractère, accepter toutes les réflexions qu’on peut vous faire. Il faut prendre sur soi mais ça, j’ai appris à le faire !

Votre point de vue sur le secteur de la restauration. Qu’est ce que vous en tirez ?
Ce qui est bien, c’est le contact avec les gens, avec la clientèle.. Ce qui n’est pas bien, ce sont les conditions de travail. Les horaires, la hiérarchie, le manque de respect, ça fait beaucoup. Ca m’a apporté beaucoup de choses mais ça m’a dégoûtée de beaucoup d’autres. Je n’ai pas du tout envie d’avoir un restaurant à moi.
C’est bien quand on est jeune mais il faut pouvoir arrêter parce qu’il n’y a pas aucune reconnaissance à espérer, surtout dans les grandes chaînes. J’ai des amis qui ont donné, qui ont donné et qui sont devenus directeurs adjoints. On leur a promis des choses qui ne sont jamais venues. Ils ont fini par partir, dégoûtés. Ils ont passé des années et des années sans voir leurs enfants. Ils ont voulu plein de choses et au bout du compte, ils ont rien eu du tout. On leur a promis, on a fait marcher la carotte et puis ... rien.

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