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De la galère à la direction d’entreprise.

Catherine n’a pas pu, au lycée, se former à un métier technique comme elle l’aurait souhaité. Démotivée, elle abandonne l’école et traverse de multiples difficultés. A 24 ans, elle accède enfin à une formation professionnelle en électricité qui inaugure une nouvelle période de sa vie. Elle dirige aujourd’hui la société Pil’élec qu’elle a créée en 2001. Elle nous parle ici de son parcours et nous prouve que la passion et la volonté peuvent triompher des plus grandes difficultés.

J’ai toujours voulu faire un métier technique. Quand j’étais gosse et que l’on me demandait ce que je voulais faire,je répondais : mécanicienne. Portrait de CatherineEt mon père répondait toujours : « Mais ne dis pas n’importe quoi, ça c’est un métier d’homme. » Et bien, puisqu’on ne voulait pas que je sois mécanicienne, je voulais être jockey. Mais, « Jockey, ne dis pas n’importe quoi parce qu’il faut être petit  » et moi je faisais un mètre 60, c’était déjà trop grand. Puisque c’est comme ça, je veux être palefrenier. « Mais ne dis pas n’importe quoi, palefrenier ça ne gagne pas de sous, tu vas être dans le purin des chevaux toute ta vie, tu vas être en galère toute ta vie... » Bah, puisque c’est comme ça, j’ai fini par me décourager de tout parce que rien ne m’intéressait : je ne me voyais pas secrétaire médicale ni secrétaire tout court, je ne voulais pas travailler dans un bureau, ni dans une banque. Pour une femme, c’est assez limité. Je ne me serais pas vue infirmière. De toute façon, il fallait être bonne en orthographe et je n’étais pas bonne en orthographe, donc par élimination, il ne restait rien, rien du tout. Bah voilà j’ai fait des conneries et je me suis amusé et j’ai renoncé à avoir une carrière professionnelle parce qu’il n’y avait rien pour moi.
Et de fil en aiguille, j’ai fait les pires conneries, comme me marier par exemple et faire des enfants et je me suis retrouvée pour le coup vraiment dans le purin, j’étais pas palefrenier mais j’étais dans le purin de la vie, j’étais dans la misère avec un mari et des gosses et pas le meilleur mari parce qu’en plus il était méchant... Donc quand on n’a pas de diplôme, pas de métier, pas d’argent, bah on se retrouvé piégée. Donc il a fallu sortir de ce piège. J’ai quitté le père de mes enfants, j’ai emmené mes enfants et j’ai atterri un peu n’importe où, dans un endroit où je ne connaissais personne et où je pourrais être un peu tranquille ne serait ce que pour fuir leur père. C’est comme ça que je suis arrivée à Lille, sans aucun diplôme et c’est à Lille qu’a commencé mon histoire.

A Lille, il n’y avait plus personne pour me dire : ne fais pas ci, ne fais pas ça. J’ai fait un Module d’Orientation Professionnelle au CORIF qui a déterminé que j’étais attirée par les métiers techniques, la mécanique. Quand on m’a dit : « on te verrait bien mécanicienne », j’ai pensé : « Enfin, pour une fois, on est d’accord avec moi ». C’était ce qu’il me fallait et j’ai commencé à chercher une formation technique.
Finalement, c’est un peu par hasard que je me suis retrouvée en électricité. Il fallait que je me dépêche de trouver une formation car j’avais 24 ans et je risquais de ne plus pouvoir la financer. J’ai trouvé une formation en électricité. Je me suis lancée à fond dans les études, j’ai mis tout ce que je pouvais, tout ce que j’avais dans les tripes. Je savais ce que j’avais au bout, je savais ce que je voulais, j’allais dans une direction, celle que j’avais choisie et j’ai commencé à avoir des résultats que je n’avais jamais eus de ma vie. J’avais des 19 et 20 en maths, chose qui ne m’était jamais arrivée ! Après six mois de cours intensifs, j’ai obtenu mon CAP BEP brillamment avec plus de 17 de moyenne.
A l’issue de cette formation, j’avais un stage à faire en entreprise que j’ai fait chez Auxiliaires d’électricité à Lille pendant trois semaines. Ca s’est très bien passé et j’ai signé, avec la même entreprise, un contrat de qualification pour préparer un bac professionnel électrotechnique en deux ans. A la suite de ce bac pro, j’ai été embauchée. Je suis restée sept ans dans cette entreprise puis j’ai démissionné pour créer ma propre société. J’avais droit à un congé fongecif et je l’ai utilisé pour faire un BTS technico-commercial option génie électrique et mécanique. J’ai créé une entreprise individuelle en 2001, je l’ai transformée en SARL en 2002 pour m’associer avec un gars qui apparemment était compétent en bâtiment. Je me suis séparée de lui en 2003 car ça se passait très mal. Aujourd’hui, je suis seule gérante de Pil’élec avec deux salariés alors qu’à une époque, nous étions une dizaine.

Votre insertion dans un environnement d’hommes s’est-elle bien passée ?

Pour m’insérer dans un environnement d’hommes, je n’ai pas eu de problème. Déjà enfant j’avais l’habitude d’être avec les garçons. Au début, certains étaient sceptiques. Des collègues me serraient la main d’un air un peu dédaigneux en se demandant ce que je venais faire ici. Et puis, ils se sont inclinés quand ils ont vu que je travaillais comme eux, je prenais les mêmes risques qu’eux. Quand il le fallait, j’allais à treize mètres de haut, sans harnais, sans rien du tout parce qu’il fallait dépanner une boîte de dérivation sur la pointe des pieds sur cinq centimètres de large. Je n’avais pas froid aux yeux, je le faisais comme eux,... doucement, j’ai gagné l’estime des collègues qui après demandait plutôt à travailler avec moi parce que finalement je faisais ma part de boulot et je ne me reposais pas du tout sur eux.(C’était plutôt le contraire....)
J’ai senti qu’il y avait toujours une espèce de rejet à la première approche mais ça se résorbe très vite. Ça, je l’ai toujours connu que ce soit avec mes collègues ou avec le client, mais les uns comme les autres se sont attachés à mon travail en voyant le résultat.

Et les blagues ?

Oui, il y a des blagues de cul parfois mais ça n’est pas méchant. Dans le bâtiment, les collègues font parfois les bêbêtes mais ils ne sont pas méchants. Dans les bureaux, c’est bien plus dégueulasse ! C’est en préparant mon BTS technico-commercial que j’ai entendu les pires blagues, des blagues ignobles. Je me suis dit : je préfère encore les gens du bâtiment !

Pourquoi créer une entreprise ?
Vu la façon dont je travaillais chez Auxiliaires, je n’avais pas besoin d’un patron. On me donnait mon boulot, mon patron je ne le voyais jamais, je ne faisais que lui remettre les feuilles de travail pour qu’il sache ce que j’avais fait. Il ne savait jamais où j’étais, comment je travaillais, le matériel que j’utilisais, je me débrouillais pour tout. Je me suis dit : « si c’est pour faire ça, autant que je sois à mon compte. » Il ne me restait qu’à trouver des clients.

Ensuite, la motivation vient aussi de ce que la jeunesse n’est pas éternelle, c’est un métier physique et il faut aussi penser à l’avenir et aux vieux jours. J’ai quand même du mal à m’imaginer à cinquante ou soixante grimper sur les échelles ! Il y a un temps pour tout et le corps à ses limites. Je me suis dit : à présent, je suis autonome, je commence à vieillir ... il faudrait peut-être que je pense à être patronne et à faire bosser les jeunes. Je voulais commencer à créer quelque chose en étant encore jeune car il faut de l’énergie et du temps. Pour l’instant, j’en suis à mes balbutiements dans la gestion de société. J’ai fait plein de conneries, je me suis notamment associée avec un gars avec qui je n’aurais pas dû et je l’ai échappé belle. Je n’ai pas pris de salaire pendant longtemps, je me suis endettée un peu et j’ai réussi à remonter la pente. Donc, j’ai fait des pirouettes et heureusement que je les fais maintenant parce que je suis jeune pour réagir. A la limite, si je me casse la figure, j’ai encore du temps devant moi pour me rattraper. Et même psychologiquement, il faut supporter la chose, c’est très dur psychologiquement de gérer une société. Moralement il faut tenir le choc, on vit sous pression permanente. Une baisse d’activité dans une entreprise, c’est horrible à vivre. Psychologiquement, il faut être costaud.

Comment envisagez-vous l’avenir de votre entreprise ?

Depuis la défection de mon associé, je retourne beaucoup plus sur les chantiers. J’ai beaucoup moins de personnel, un chiffre d’affaire plus petit mais c’est beaucoup plus rentable. Je commence à maîtriser l’entreprise et j’ai plus de temps pour être sur les chantiers, ce qui permet d’encadrer les ouvriers qui travaillent beaucoup mieux quand je suis là. C’est malheureusement la mentalité d’aujourd’hui, ce laxisme quand les gens sont en autonomie... Ce n’est pas faute de donner des primes...
Si mes deux gaillards évoluent, je leur laisserai plus d’autonomie et je pourrais développer l’entreprise dans la région d’Hesdin. Si ça marche ici et à Lille, j’ouvrirai une succursale à Roubaix.

Qu’en est-il de la place des femmes dans le bâtiment ?
Je n’en vois pas beaucoup à part des stagiaires de temps en temps, c’est encore rare dans le monde du bâtiment. Sur le chantier La Crèche à Roubaix, j’ai rencontré une femme électricienne mais c’était une femme qui jouait les hommes, ça c’est dommage. La plupart des femmes qui vont dans le bâtiment jouent les mecs. Ce n’est pas le but, on n’est pas là pour se ridiculiser. Moi, je suis pour l’intégration des femmes dans le bâtiment mais il faut qu’elles gardent leur féminité. Ça ne sert à rien de jouer les gros bras, on n’est pas des gros bras. Il faut des femmes capables de s’intégrer dans un environnement d’hommes autrement que par la drague ou par des habitudes typiquement féminines qui généreront des conflits.
En ce qui me concerne, je dirais que je suis tombée un peu dans le panneau au début, j’étais un vrai petit mec. J’arrivais chez Pelfort, on me sortait la canette... mais je me suis ressaisie parce que je n’avais pas envie de devenir un clown. Après cela, c’est une question de tempérament.
Pour autant, une femme qui s’engage dans le bâtiment doit être consciente qu’elle entre dans un univers très masculin. Les chantiers, c’est un environnement d’homme. On enlèvera pas cette réalité : sur les métiers très physiques, comme maçon par exemple, il y a beaucoup d’hommes car c’est quand même eux qui en moyenne ont les capacités physiques les plus développées. On ne peut pas dire le contraire. C’est donc un environnement masculin mais il est ouvert aux femmes. Je crois surtout que les femmes qui sont appelées à se sentir à l’aise dans ce milieu, il faut les laisser y aller.

Dans les faits, nous sommes complémentaires, c’est pour cela qu’il faut des équipes mixtes. Exclusivement féminines, on serait limité. Exclusivement masculines, c’est dommage. La mixité des équipes je trouve ça super. Il faut faire un mixte des gens, des genres, des sexes pour faire de bonnes équipes.

Que conseilleriez vous à des filles intéressées par le bâtiment ?
La condition indispensable, c’est d’aimer. Si vous aimez, il faut le faire car si vous aimez vous y arriverez. Mais si elles sont attirées par les métiers techniques, c’est probablement que, comme moi, elles sont capables de bien s’entendre avec les garçons, sinon pourquoi auraient-elles un projet technique ?. Quand je dis technique, je pense aux chantiers, pas aux usines. La nana qui va cirer ses pompes à la moindre tâche... ce n’est pas la peine !

Il n’y a aucun souci pour se faire admettre dans un groupe, même très masculin dès lors qu’on a des compétences. Quand on fait le boulot pareil, on est très bien intégré. Il y a aucun souci, il faut simplement avoir confiance en soi et être sûre : « j’aime mon métier, je le connais et je le fais, j’ai les mêmes difficultés qu’un jeune qu’il soit homme ou femme, un jeune qui va s’intégrer dans un nouveau groupe aura les mêmes difficultés, ce ne sera pas pire.  » Il ne faut pas non plus s’attendre à ce qu’on déroule le tapis rouge sous prétexte qu’on est une femme. Ce sera les mêmes punitions pour tout le monde. Moi, je ne ferai pas de cadeau à une salariée ou une stagiaire sous prétexte qu’elle est une femme. Si une femme vient dans mon équipe, elle se fera engueuler comme les autres si elle fait des conneries. Je ne vais pas lui faire de fleurs et s’il faut faire des saignées elle fera des saignées !

Ce qu’il faut, au moins pour l’électricité, c’est être intelligent, vif, réactif, il faut avoir l’esprit logique et pas simplement des capacités physiques même si c’est très sportif : on monte beaucoup, on se faufile dans les caves, on fait des trucs parfois salissants... Il faut être sportive et intelligente. Surtout, il ne faut pas espérer la planque, il n’y a pas de planque dans ce métier. Beaucoup de gens cherchent un boulot pour se planquer, pour avoir un salaire qui tombe à la fin du mois. Electricienne, c’est un boulot de responsabilité. Quelque soit le niveau, ce n’est pas un boulot de tout repos.

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