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De la solidarité à l’égalité des chances : la démarche des jardins de Cocagne

Fondé en 1991 à Chalezeule dans le Doubs, le premier Jardin de Cocagne a rapidement essaimé dans toute la France. Depuis, 75 jardins ont été créés en France et se sont rassemblés au sein du réseau COCAGNE.
Ces jardins permettent à des adultes de tous âges, femmes et hommes qui se trouvent en situation précaire de retrouver un emploi et de construire un projet personnel par le biais du maraîchage biologique. L’activité des Jardins de Cocagne est à la croisée des champs social, économique et politique, elle concilie utilité sociale et exigence de productivité.

Dans la région, il existe sept jardins de Cocagne implantés à Landrethun, St Martin-lez-Boulogne, Dunkerque, Gravelines, Roubaix, Louvroil et Zudausques. Au cours de l’année 2004, l’association Culture et Promotion a accompagné ces jardins dans une réflexion de fond sur l’égalité professionnelle. Chaque jardin a décortiqué ses pratiques en la matière, organisé des débats et des échanges sur la question et engagé des actions pour garantir une parfaite égalité entre hommes et femmes à tous les niveaux. Un séminaire organisé à Gravelines le 9 juin 2005 a permis à tous et toutes d’échanger analyses et idées.

A Zudausques, les Jardins et Vergers de la Solidarité qui emploient une vingtaine de personnes se sont concentrés sur trois axes de réflexion : le partage des tâches entre hommes et femmes ; les comportements entre hommes et femmes, le recrutement.

Le partage des tâches : quelles activités et quelles compétences pour les hommes et les femmes ?

Si l’on n’y prend pas garde, la répartition des activités entre les femmes et les hommes risque au sein d’un jardin comme dans toute autre organisation de reproduire une division sexuée du travail. Globalement, sur le marché de l’emploi, la tendance continue de réserver aux femmes des tâches moins diversifiées et moins « techniques » que celles qui sont confiées aux hommes ;
« Pourtant, les compétences n’ont pas de sexe, affirme Jean-Louis Dewintre, un des responsables des Jardins de la Solidarité. Les savoirs, qu’ils soient savoir-faire ou savoir-être s’acquièrent tout au long de la vie, dans les pratiques quotidiennes . Nous voulons donc offrir aux femmes et aux hommes une palette d’activités suffisamment grande et veiller à une réelle mixité dans la majorité des postes. »

Pour ce faire, l’équipe a décortiqué toutes les activités réalisées dans et autour du jardin par chacune des personnes accueillies : il s’agissait de voir si oui ou non le Jardin avait reproduit des formes de divisions sexuées du travail. Globalement, il ressort de l’analyse que cet écueil a été évité. « Nous sommes loin de la caricaturale séparation entre femmes à l’atelier de transformation et hommes au jardin. Hommes et femmes participent à toutes les activités. Les femmes lavent, épluchent, mixent les légumes et les hommes aussi. De même, les femmes comme les hommes travaillent dans les serres, font les livraisons, binent la terre ... » La seule réserve concerne l’utilisation des outils à moteur (motoculteur, etc.) qui est exclusivement assurée par des hommes et la prise de décisions concernant la composition des paniers de légumes mis en vente et qui, elle, est l’apanage des femmes. L’association se propose donc d’expliquer cette division et de la dépasser.

Si l’étude menée sur la répartition des tâches n’a pas mis en évidence d’inégalité flagrante entre hommes et femmes, le parti pris de l’association est de rester très vigilante. Des engagements ont donc été formalisés. Ils consistent à :

* maintenir voire développer la mixité ;
* n’enfermer personne dans un rôle ou une place arrêtée,
* veiller à ne pas décider a priori de ce que les hommes ou les femmes peuvent faire
* former sans cesse, offrir l’occasion de nouveaux apprentissages
* conserver un nombre important de tâches associées à des compétences variées.

« L’objectif n’est pas de faire en sorte que tout le monde fasse tout ni de déboucher sur une indifférenciation des personnes, au contraire, précise M. Dewintre, nous voulons que chacun puisse faire ou apprendre à faire ce qui est en cohérence avec son projet. Nous voulons que chacun ait la liberté d’apprendre et de progresser. »

Favoriser les comportements égalitaires au travail

Ricanements, indifférence, violences verbales, clichés ... Le jardin de Zudausques n’échappe pas au poids des stéréotypes et des représentations. Comment faire progresser les attitudes, paroles, comportements entre les femmes et les hommes ? telle est la question posée par le groupe de travail qu’ont dirigé Marisa Berthelot et Gilles Guilbert.
Pour engager le débat, l’équipe a utilisé le jeu de rôle. Devant un public constitué de jardiniers et de jardinières, d’encadrantes et d’encadrants, Isabelle Eon de Culture et Promotion et Eric Pallandre le directeur de l’association ont joué quelques saynètes sur les thèmes suivants :

Thème 1 / Quoi de neuf sur le nom de famille ? Un mariage, des jumeaux, quels noms ?
Thème 2 : Les publicités, quels clichés véhiculent-elles ? Lesquelles faut-il rejeter si l’on tient à une dimension égalitaire ?
Thème 3 : Utiliser le motoculteur ? C’est trop dur pour une fille ! Quelle possibilité d’apprendre à s’en servir, indépendamment du sexe ?
Thème 4 : L’atelier soupe. Un gars tourne autour des femmes de l’atelier de transformation. Il n’ose pas entrer, il a peur qu’on se moque de lui. Comment garantir la liberté de choix ?
Thème 5 : La sciatique : interroger la répartition des rôles, l’entraide, le travail en équipe.
Thème 6 : Les tâches répétitives, ingrates ou connotées. La journée est finie, dans la salle commune un gars fume pendant qu’une fille balaie. Comment faire autrement ?

A l’issue de chaque saynète, un débat s’engageait par petits groupes avec l’objectif de définir des réponses concrètes à apporter au problème soulevé. A l’issue de ce travail, plusieurs comportements vertueux ont été formalisés. Ils constituent une source d’inspiration pour tous les acteurs qui veulent faire progresser l’égalité professionnelle et la qualité des relations entre hommes et femmes.
Solidarité dans les équipes notamment dans les tâches pénibles. Partage des tâches ingrates ou répétitives.
Accroissement des compétences quelque que soit le sexe de la personne. Prise en compte des périodes d’apprentissage.
Informations sur les évolutions du droit relatif aux couples et à la famille
Respect des choix des personnes et attribution d’une même valeur aux besoins de chacun-e
Respect des différences et des modes de vie
Valoriser les travaux réalisés. Donner la même valeur aux différentes activités.

Veiller à l’égalité entre hommes et femmes au moment des recrutements.

Les réflexions sur l’égalité professionnelle menées en 2004 ont amené l’association à prendre conscience que lors des recrutements, les candidats étaient majoritairement des hommes bien que les activités proposées soient très diversifiées. En réaction à ce constat une action d’information a été réalisée en direction des hommes et des femmes. Le jardin s’était notamment attaché à rendre visible par le biais d’illustrations photographiques,les activités réalisées, ceci pour faire prendre conscience à tous et à toutes que le travail demandé leur est accessible.
Pendant plusieurs mois cependant, pour des raisons matérielles très objectives, l’effort sur l’information s’est un peu relâché. Très vite, les conséquences s’en sont fait sentir. Alors que deux postes étaient à pourvoir, l’association n’a reçu que des candidatures d’hommes, ce qui fait dire à Martine Deweine une des responsables de l’association : « Dès qu’on laisse aller les choses « naturellement » les habitudes reprennent le dessus. Rien n’est jamais définitivement acquis, les améliorations en terme d’égalité procèdent toujours d’une démarche volontaire qui doit être inscrite dans le long terme. »

En 2005 cependant, le bouche à oreille a commencé à fonctionner et des femmes ont déposé leur candidature. Encouragés par ces candidatures spontanées, les responsables de l’association ont décidé de communiquer davantage sur les activités du jardin pour donner à toutes et tous l’envie de les rejoindre. En outre, un partenariat est mis en place avec l’ANPE et le Conseil Général. Il s’agit de présenter autrement les offres d’emploi, de valoriser l’activité des femmes des jardins et de diffuser leurs témoignages.

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