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La boucherie, un monde fermé aux femmes ?

L’univers des artisans bouchers est-il un monde à part ? A en croire le formateur d’Agroform, un centre de formation basé à Tétéghem et spécialisé dans les métiers de la bouche, le monde des bouchers aurait une culture professionnelle très forte et assez fermée. Difficile donc de s’y faire accepter lorsque l’on ne correspond pas à l’image traditionnelle qui domine dans la profession et a fortiori, difficile de s’y intégrer lorsque l’on est une femme. Nous avons fait avec Agroform le bilan de trois ans d’actions en faveur de l’intégration des femmes dans les métiers alimentaires.

En 1997, pour répondre à des demandeuses d’emploi désireuses de découvrir les métiers de la bouche, Agroform monte une opération de découverte des métiers associés aux produits frais. A cette occasion, le centre de formation prend pleinement conscience de ce que certaines professions sont très réticentes à l’intégration des femmes. En 1998 et 1999, Agroform concentre donc ses efforts sur les métiers les plus fermés, afin de faire tomber les barrières. « La première année, nous n’avions pas tous les éléments en main concernant les difficultés d’intégration des femmes en milieu non traditionnel explique Linda Bulteel, une des responsables du centre. Nous avons appris au fur et à mesure que c’est précisément là où ça pêche qu’il faut aller. »
En 1998, les actions de découverte concernent les métiers de traiteur, de poissonnier, de boulanger et celui particulièrement fermé d’artisan boucher. En 1999, l’accent est mis sur les produits carnés et la boulangerie artisanale.

« Notre objectif était d’ouvrir aux femmes les portes de ces entreprises par le biais de stages de découverte. Ces stages leur permettaient de prouver leurs aptitudes et de contredire par les faits les préjugés de certains employeurs. Nous n’avions pas d’objectif en terme d’emploi mais nous voulions surtout faire évoluer les mentalités des professionnels de la bouche en leur démontrant par les faits les aptitudes et compétences des femmes. Les choses ont été beaucoup plus faciles avec les usines agroalimentaires qu’avec les artisans. Et le monde des artisans bouchers s’est avéré particulièrement fermé. »
Le formateur en boucherie confirme cette remarque. « La boucherie, c’est un peu comme un clan, c’est une attitude. Quand les jeunes arrivent, on peut savoir en quelques heures qui sera boucher ou pas. C’est un monde à part, très fermé. D’ailleurs, en formation, il est curieux de constater que les futurs bouchers se rassemblent en groupe et restent entre eux. »

Quelques femmes ont tout de même réussi à intégrer des entreprises artisanales grâce au soutien de leur formateur qui a la confiance des artisans. Virginie J. est de celles là. Après avoir participé à l’action d’Agroform en 1999, elle intègre une session de pré qualification en boucherie puis signe divers CDD pour Auchan avant de postuler dans la boucherie d’un petit supermarché. Les dirigeants de l’entreprise étaient favorables à sa présence mais pas le chef boucher. Grâce aux arguments de son formateur, elle entre en contrat de qualification mais après plusieurs mois elle démissionne, épuisée par la distance qui sépare le magasin de son domicile et par la conciliation de son travail avec sa vie de mère de famille. En outre, elle se trouve trop souvent cantonnée à la vente alors qu’elle aurait désiré faire aussi de la découpe. Enfin, la rémunération de son contrat de qualification ne lui permettait de toute façon pas de s’en sortir.

Pour Agroform, après trois ans d’actions de découverte des métiers par les femmes, le constat est mitigé : les barrières à lever dans certains métiers sont beaucoup trop lourdes. Le centre de formation décide alors de mettre l’accent sur la sensibilisation préalable des professionnels. Un petit déjeuner de sensibilisation est prévu qui doit s’appuyer sur les entreprises et artisans qui ont franchi le pas. Mais les professionnels, souvent débordés de travail sont peu disponibles et le rendez vous n’aura pas lieu.
En 2003, Agroform confie à des étudiants de BTS la réalisation d’une étude sur le regard que portent les artisans bouchers sur l’intégration des femmes dans leur métier. Composé de filles et de garçons, le groupe d’étudiants est surpris par la réaction des bouchers. « Les garçons notamment pour qui ces évolutions tiennent lieu d’évidence ont été choqués par les propos de certains bouchers. »
Le fait est que beaucoup d’artisans n’ont pas encore dépassé le stade des préjugés en matière d’intégration des femmes. Ils sont convaincus que la force physique leur manquera, que les femmes sont sans cesse absentes, que les clients seront mécontents ou ne leur feront pas confiance. Autant d’idées qui ne résistent pourtant pas à l’épreuve des faits, toutes les expériences de mixité l’établissent.

« Je pense qu’il est tout à fait possible de triompher de ces réticences mais c’est un travail de longue haleine et Agroform malheureusement n’en a pas les moyens. En tant qu’entreprise, nous avons une exigence minimale de résultat. Il faudrait passer par les organisations professionnelles pour sensibiliser efficacement les artisans mais nous n‘avons pas le temps. »
La réussite de telles actions passe aussi par un travail d’équipe. « Le PDG d’Agroform soutenait totalement le travail engagé et la plupart des formateurs aussi. Mais certains collègues étaient un peu réticents. Le CORIF est intervenu pour les convaincre du sens profond de la démarche. Il est indispensable pour avancer que nous puissions nous appuyer sur une équipe solide et motivée.  »

Agroform n’a pas renoncé à travailler sur ce chapitre d’autant que « dès que l’équipe abandonne le terrain, les préjugés se réinstallent. Il faut toujours être présents et travailler sur la longueur.  » . Deux projets ont été déposés autour de la découverte des métiers des produits carnés et de la boucherie.
« Nous essayons de construire des parcours et aussi d’inciter un public plus large que les femmes intéressées spontanément. Mais nous manquons de places en formation, nous n’en n’avons que très peu pour adultes et elles sont rarement rémunérées ce qui décourage les femmes qui sont souvent en situation précaire. Les ateliers techniques qui étaient un outil efficace pour la découverte des métiers et la sensibilisation des entreprises ne sont plus non plus défrayés, c’est démotivant » regrette Linda Bulteel.

Les difficultés ne dépendent donc pas que de la culture professionnelle du milieu concerné. Les moyens et outils dont disposent les structures comptent aussi, de même que le niveau d’engagement des équipes. Le contexte économique en outre n’est pas des plus favorables. « Chaque année, nous analysons les besoins des entreprises en main d’œuvre. Les chiffres de cette année ne représentent que 40% de ceux de l’année dernière. Il y a très peu d’embauche en ce moment, notamment dans l’artisanat. » Enfin, les choses varient selon le secteur géographique. « Nos collègues de Lille ont moins de difficultés  » confirme Linda Bulteel, un peu déçue par la faiblesse des moyens dont elle dispose pour triompher des obstacles mais bien décidée à continuer ses efforts pour développer les débouchés professionnels des femmes.

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Forum

  • Bonjour, Votre article m’intéresse énormément. En effet, je suis repreneuse d’une boucherie charcuterie conserverie et je vais donc me retrouver chef d’entreprise non professionnelle (quelques bribes seulement et plus en conserverie). Je bénéficie du total soutien du cédant qui m’a fait immédiatement confiance et qui va m’accompagner 2 ans et de l’accompagnement de mon conjoint mais sur le commercial. C’est le cédant qui va m’apporter une formation sur le tas et bien entendu je vais prendre des cours plus spécifiques.. Je voulais simplement vous faire part de cette future expérience et je compte bien me faire accepter en tant que chef d entreprise par l’équipe de 5 hommes déjà en place. Rude challenge mais il me plaît et je vais relever le défi. Marie DUPUY
    • > La boucherie, un monde fermé aux femmes ? 30 juin 2006 14:55, par Michèle

      Nous vous remercions pour cette contribution et vous souhaitons la pleine réussite de votre projet.

      Seriez-vous d’accord pour témoigner de votre expérience sur ce site, lorsqu’elle sera un peu plus engagée ?

 

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