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Quand les médias se chargent d’éducation à la citoyenneté

Entretien avec Sylvie Cromer, sociologue à l’université de Lille 2 et militante féministe.

Sylvie Cromer vient de publier en collaboration avec Carole Brugeilles démographe à l’université de Paris X-Nanterre et des universitaires en Afrique, un ouvrage édité par l’Unesco intitulé « Comment promouvoir l’égalité entre les sexes par les manuels scolaires ? Guide méthodologique à l’attention des acteurs et des actrices de la chaîne du manuel scolaire ».

Vous êtes connue et reconnue pour votre travail sur la littérature enfantine comme véhicule des représentations sexistes. Vous avez dénoncé ce phénomène notamment au travers des albums illustrés
Pouvez-vous nous expliquez d’où est venue l’idée de travailler sur ce sujet et nous présenter les principaux enjeux de ces travaux pour avancer vers plus d’égalité entre les femmes et les hommes ?
Depuis 10 ans la même équipe de sociologues et de démographes mène des études sur les vecteurs de socialisation à destination des enfants : littérature, la presse magazine et les manuels scolaires.
L’originalité des travaux réside dans

- l’intérêt porté aux enfants de 0 à 10 ans ;

- la mise en oeuvre d’une méthodologie quantitative ; la problématique est construite sur la sociologie du genre ; elle interroge les rapports entre les hommes et les femmes.

D’où vient cette idée ?
L’interrogation est venue du fait que dans nos sociétés un « discours mythique » sur l’égalité entre les sexes est diffus alors que les inégalités et discriminations sont fortes, pour preuve le monde du travail, les représentations politiques et les violences domestiques. Qu’est-ce qui fait obstacle à une égalité de fait ? Pourquoi cette constante distorsion ? Nous avons cherché les explications dans les représentations qui circulent et plus particulièrement chez les plus jeunes. La question n’est pas neuve. Déjà Simone de Beauvoir, dans « Le deuxième sexe » (1949), parlait de conditionnement des femmes au travers de la littérature. Le mouvement féministe de 68 et les célèbres travaux de l’italienne Elena Gianini Belotti en 74 (traduction française) avaient donné lieu à des débats et études sur ce sujet mais depuis la réflexion était en sommeil.
Il y a aujourd’hui un renouveau sur cette thématique. Ainsi Christine Détrez travaille le documentaire : la construction biologique du corps racontée aux enfants au travers des encyclopédies.
En Suisse une psychologue, Anne Dafflon Novelle, s’est intéressée à ce même thème en menant des études de réception auprès des enfants
.
Les résultats sont similaires : « La presse est à la fois fabrique privilégiée des représentations du masculin et du féminin ... et vecteur de ces dites représentations contribuant à la construction de ces identités sexuées » (cf notre article « La presse éducative : un outil d’éducation à la citoyenneté au masculin »).

Quels sont les résultats les plus marquants de vos recherches ?
Nous prenons, dans nos analyses, en compte les textes et les images. Les conclusions sont accablantes : il y a une sur-représentation numérique des personnages masculins et une hiérarchisation entre les sexes qui se marque dans les rôles et les activités évoqués ainsi qu’au travers des inter-relations. Ces représentations construisent bien un système de genre à usage des enfants et conduisent – ce que montre bien C Détrez – à une naturalisation de la féminité et de la masculinité.

Ne rejoint-on pas ici la question des enjeux ?
Ces médias sont très diffusés et ont un fort pouvoir de légitimation ; ils s’imposent à la maison mais aussi dans les loisirs et à l’école comme matériel éducatif par excellence et donc comme l’outil d’apprentissage et de citoyenneté. Ils touchent aussi bien les filles que les garçons : on est assuré de leur impact !
Ils sont utilisés à l’école ; ils revendiquent l’idée de « construire la citoyenneté des enfants » or « ils donnent à voir une scène sociale du travail où les femmes sont très minoritaires et marginalisées dans les métiers traditionnels. (...). C’est toute la question de la légitimation des femmes sur le marché du travail et de l’emploi qui est posée, en en filigrane, le sexe de la citoyenneté dans la société » pour reprendre les termes de la conclusion de notre article à paraître dans « Recherches et Educations »

Quels échos vos travaux ont-ils reçus parmi les enseignants, les médias eux-mêmes et les éditeurs ?
Ces études ont reçu un écho favorable dans le monde de la recherche et leur impact s’apprécie au regard de leur prolongation. Ils ont pris de l’ampleur et se sont développés, comme je me disais précédemment.
De nouvelles éditions se créent autour du thème de l’égalité ainsi par exemple Talents hauts.
En France, deux nouvelles études sont lancées : l’une sur les spectacles jeunes publics, l’autre sur les manuels scolaires.

A suivre donc ...

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