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L’imbrication des discriminations liées au genre, à l’origine et au niveau social.

Dans le cadre d’un projet financé par la Direction Régionale de l’ ACSE (Agence de Cohésion Sociale pour l’Egalité), en Février 2009, le Corif (Collectif Régional pour l’Information et la Formation des femmes - Lille) rendait compte d’une étude que l’association a mené sur cette problématique.

Une grande partie des études concernant les discriminations les approche à partir d’un seul critère. Les textes juridiques précisent les motifs de discrimination prohibés en les considérant séparément. Comment croiser l’origine et le genre ? Comment ne pas faire abstraction de l’origine « ethnique » dans les travaux sur le genre ? Comment ne pas faire abstraction du genre dans les études sur l’origine ? Telles sont les questions soulevées au travers de cette étude du Corif , au moment où les institutions européennes et internationales se penchent sur la question des discriminations multiples.

La première partie du rapport questionne les notions régulièrement utilisées pour poser les problématiques de genre. Elles sont mises en regard avec d’autres liées à l’origine. Une question en filigrane : en quoi l’égalité et l’anti-discrimination se font écho ?

Le terme de discrimination est aujourd’hui utilisé pour évoquer un fait individuel et/ou social : le traitement plus favorable ou au contraire défavorable à l’encontre de certains individus ou groupes d’individus partant d’une base de caractéristiques communes.
La notion d’égalité se décline à différents niveaux : égalité en droit, mais aussi égalité de traitement, égalité des chances et égalité concrète. La politique française de l’égalité entre les femmes et les hommes repose sur une double approche de l’égalité, par la mise en oeuvre d’actions positives et par la prise en compte de l’exigence d’égalité entre les femmes et les hommes dans la conception et la réalisation de l’ensemble des politiques publiques sectorielles, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’emploi, de la culture (Valérie Létard, 2008).
Le droit de la discrimination vise l’égalité de traitement pour un individu ou un groupe d’individus. Les deux notions de discrimination et d’égalité se font ici écho, les deux approches se complètent. L’égalité concrète se rattache à l’effet de la loi ; il s’agit de rechercher -dans la situation réelle- l’existence d’une discrimination pour établir le caractère discriminatoire ou non de la mesure. Elle est associée à un principe dans le droit français : l’égalité des chances (constat que l’égalité de traitement ne suffit pas pour avancer vers une égalité réelle). La remise en cause de l’égalité de traitement dans la mise en œuvre de la discrimination positive va au-delà de l’idée d’égalité des chances et relève d’une logique d’égalité des résultats.

L’introduction dans le droit européen de la notion de discrimination indirecte tend à rapprocher discrimination et inégalité, puisqu’elle introduit dans le champ des discriminations les mesures apparemment neutres qui, de fait, entraînent des désavantages particuliers pour les personnes d’un groupe (sexe, origine ethnique..) donné par rapport à d’autres personnes. La discrimination n’est plus seulement intentionnelle et individuelle et la lutte contre les discriminations passe par l’appréciation par les juges des effets concrets des pratiques mises en cause au nom de l’égalité.

Aujourd’hui, on voit poindre deux approches « nouvelles » des discriminations : les discriminations multiples et/ou intersectionnelles et les discriminations systémiques. La réflexion sur les relations entre différences, inégalités et discriminations est indispensable pour penser l’articulation de l’origine et du genre.

Le rapport fait ensuite un état des lieux des recherches qui croisent de façon diverse genre et origine. Une grande partie de la littérature concernant les discriminations les approche à partir d’un seul critère : le genre ou l’origine. Si on regarde d’abord du côté du genre, beaucoup d’études font abstraction de l’origine et développent, soit une vision globalisante des femmes, soit des approches mettant en avant les différences selon l’âge, le niveau d’études, la profession occupée… Du côté de l’origine, on peut faire le même constat. Beaucoup de travaux présentent une vision globalisante des personnes issues de l’immigration ou proposent des analyses qui, le plus souvent implicitement, ne concernent que les hommes.

Les recherches qui croisent de façon diverse genre et origine partent de ces constats et de l’invisibilisation des femmes issues de l’immigration. Elles se sont développées, d’abord aux Etats-Unis à partir des années soixante-dix, beaucoup plus récemment en France. On dispose donc d’une littérature difficile à présenter, compte tenu de la diversité des approches proposées et de l’abondance des matériaux.

La sélection des textes présentés dans le rapport est forcément imparfaite et réductrice, elle tente d’ordonner et de présenter les différents courants de pensée qui traitent des croisements entre genre et origine. Pour cette présentation, la démarche adoptée est à la fois chronologique et thématique. Elle permet de repérer les évolutions des recherches depuis les années soixante-dix. On peut distinguer sept grands courants de recherche :

- Femmes et immigration (recherches qui adoptent le plus souvent un point de vue culturaliste et privilégient les rapports des femmes à la culture d’origine. Elles les étudient dans des activités à la frontière de l’espace privé qui ne remettent pas en cause frontalement la division du travail entre les sexes)

- Femmes issues de l’immigration et travail (recherches qui prennent explicitement comme objet le travail salarié des femmes issues de l’immigration et montrent comment la ségrégation sexuelle ou en fonction de l’origine, la ségrégation professionnelle, la vulnérabilité des femmes face à l’employeur, la dévalorisation sociale et économique se conjuguent et se renforcent mutuellement)

- Cultures et identités féminines/masculines (recherches qui permettent de comprendre comment les représentations culturelles du pays d’origine donnent une préforme aux représentations individuelles confrontées à la rupture que constitue la migration)

- Genre et migration (analyses qui sont en net décalage avec les approches culturalistes et invitent à délaisser les études ne concernant que les femmes pour s’intéresser aux rapports de genre et à la complexité du croisement et des renforcements réciproques des différents modes de hiérarchisation, y compris entre les femmes elles-mêmes)

- Critique des approches genre et culture (interrogations stimulantes sur les représentations sociales concernant les femmes issues de l’immigration et mise en question des approches à géométrie variable où l’appartenance culturelle est convoquée quand il s’agit des femmes issues de l’immigration, oubliée quand il s’agit des autres femmes)

- Articulation entre genre et origine (recherches qui combinent genre et origine et affirment que les différentes formes de domination ne sont pas séparées et additionnelles, mais au contraire interactives dans leurs processus comme dans leurs effets)

- Discriminations multiples (recherches qui utilisent souvent l’approche intersectionnelle pour désigner l’articulation entre origine et genre, considérée comme plus efficace car elle permet aux expériences discriminatoires d’être reconnues et réparées sur la base de l’intersection des motifs impliqués)

Dans la littérature sur les relations entre genre et origine, les questions relatives à l’emploi et au travail sont insuffisamment traitées. Il faudrait développer des recherches sur les discriminations devant l’emploi, sur l’ethnicisation des tâches, sur les différents types de segmentation qui se développent sur le marché du travail.

Le rapport aborde ensuite la question du traitement du genre et de l’origine dans les enquêtes statistiques. La variable sexe est de plus en plus présente dans l’analyse des données en matière de formation et d’emploi. L’enquête Emploi de l’INSEE qui fournit chaque année les données de l’activité, de l’emploi, du chômage, des professions, des secteurs d’activité, du temps de travail, du sous emploi ... donne lieu à de multiples traitements qui permettent souvent la comparaison entre hommes et femmes. Du côté de l’origine, la production et l’usage de statistiques (appelés souvent "ethniques", terme contesté par certains) se pose de façon beaucoup plus complexe. Depuis quelques années, le débat entre partisans et adversaires de ces statistiques s’est engagé de façon houleuse. L’usage des statistiques n’est pas du tout le même dans les cas du genre et de l’origine. Largement accepté et même encouragé par la loi dans le premier cas, il est l’objet de controverses théoriques et politiques et pose de difficiles problèmes méthodologiques dans le second.

Les deux variables sexe et origine sont le plus souvent traitées séparément. Les données croisant la situation des hommes et des femmes selon leurs origines sont relativement rares. Quand elles existent, elles donnent rarement lieu à une comparaison systématique, mais plutôt à quelques commentaires dispersés, insistant sur la spécificité des femmes issues de l’immigration plutôt que sur les inégalités selon l’origine et selon le sexe.

Le rapport présente des exemples de traitements statistiques sur différents thèmes : immigration en Nord Pas de Calais, enquête de l’INED sur les immigrés et leurs enfants, emploi, chômage et professions, insertion des jeunes, discriminations dans l’enseignement supérieur, plaintes en matière de discriminations.

Ces données permettent de dresser quelques constats sur les inégalités liées au sexe et à l’origine, constats dont certains vont à l’encontre des discours courants, en particulier sur la situation comparée des filles et des garçons issus de l’immigration. Mais on voit aussi que beaucoup de questions restent sans réponse et qu’on ne dispose pas des données permettant de mesurer l’ampleur des phénomènes de "double discrimination".

La question de l’usage des statistiques d’origine et de sexe reste ouverte. Dans son rapport de 2005, Marie Jo Zimmermann rappelle les positions en présence : pour les uns, la prise en compte des origines ethniques remettrait en cause le modèle républicain, pour les autres, autoriser la mesure des discriminations dans le monde du travail serait un levier dans la lutte contre les discriminations. Elle estime toutefois : "La Délégation, tout en restant prudente sur le sujet, est convaincue que le statu quo n’est pas souhaitable…. Il faut pouvoir démontrer que les immigrés, et parmi eux plus encore les femmes, ne sont pas présents de la même manière que les autres dans l’entreprise, notamment du point de vue hiérarchique, pour pouvoir lutter contre cette situation".

Le rapport présente ensuite les résultats d’une enquête réalisée auprès de 12 femmes vivant ne région. Cet échantillon a été complété par 3 interviews de femmes réalisées dans d’autres circonstances qui abordent la question des discriminations au travers de propos plus larges sur la précarité des emplois. D’autres témoignages sont tirés des exemples donnés par les structures rencontrées dans le cadre de ce projet.

A quelles difficultés les femmes d’origine étrangère sont-elles confrontées dans leur vie quotidienne et dans leur parcours professionnel ? Vivent-elles ces difficultés comme des discriminations ? Si c’est le cas, attribuent-elles ces discriminations à leur origine sociale, ethnique ou à leur appartenance de sexe ou aux trois simultanément ? Ou encore à d’autres caractéristiques, telles que leur lieu d’habitation, leur situation de famille, leur âge .. ? C’est en retraçant les étapes de leur parcours migratoire, scolaire et professionnel (souvent étroitement imbriquées à leur parcours familial) que les femmes abordent ces questions.

Le mot discrimination n’est presque jamais employé par elles, mais la perception d’avoir vécu des inégalités de traitement et des « situations discriminatoires » est fréquente. Si les « expériences de discrimination » sont souvent attribuées à l’origine, les enquêtées font également référence à leur appartenance de sexe et, notamment quand elles parlent de leur orientation, de leurs perspectives professionnelles, à leur situation familiale ou à la façon dont elles sont perçues dans la société française. Le vécu de ces discriminations est varié et dans tous les cas, il est très lourd à porter en termes de déni, d’humiliation, de refoulement, de dépression, de révolte et de résignation.

Le rapport retrace les parcours de vie (parcours migratoire, scolaire, professionnel ) des femmes rencontrées.

On retire des propos sur les parcours migratoires plusieurs constats :

- L’accès aux droits est d’autant plus difficile que la langue est peu maîtrisée

- L’accès au service de santé est très dépendant du niveau social, du statut
Le problème des droits propres, les statuts des femmes dans le cadre du regroupement familial étant très liés au statut de l’époux
La revendication d’un droit à la dignité

Cette première confrontation à un statut stigmatisant vécu et ressenti comme de l’arbitraire, de l’abus, de l’injustice ou de la discrimination contribue à la construction d’un cercle vicieux alliant précarité et inégalités.

Concernant les parcours scolaires, d’autres constats émergent
-Les difficultés pour trouver un stage
-Le décrochage, un effet du processus de sélection

- Les difficultés de s’évaluer et de trouver sa place

- Les difficultés d’accès à l’université des femmes migrantes, diplômées à l’étranger, et le traitement discriminatoire lié au port du voile

Concernant la rencontre avec le marché du travail et les parcours professionnels, on constate un fort engagement professionnel des femmes, mais aussi des tensions avec les contraintes familiales. Elles donnent à voir des parcours de vie où s’imbriquent de façon précoce l’engagement familial et l’entrée dans le monde du travail. La confrontation avec le marché du travail marque pour certaines la première rencontre avec « la discrimination » pourtant rarement nommée ; elles parlent de « difficultés », et surtout de la difficulté d’accéder à un emploi durable et de qualité. Elles évoquent des pratiques de recrutement parfois douteuses et leur vécu de ces pratiques (sentiment de discrimination et humiliation).

La place « proposée » aux femmes qui cherchent un emploi est fréquemment celle relevant des activités domestiques, ce qui sur le marché du travail équivaut à des travaux et des fonctions de bas niveau de qualification. Cette assignation occulte totalement le niveau de formation initiale et touche par conséquent les femmes diplômées et celles qui ne le sont pas. Ce faisant, ce mécanisme participe de la déqualification des femmes migrantes. Cette assignation à des tâches et des fonctions de bas niveau de qualification n’est pas sans lien avec l’exploitation qu’elles vivent en situation de travail. Les témoignages convergent. Bas salaires, horaires morcelés et flexibles, polyvalence, conditions de travail difficiles ... Vexations, abus, injustices et expériences discriminatoires au travail, stagnation et/ou régression professionnelle, licenciements injustifiés ou abusifs sont évoqués par beaucoup d’entre elles. L’ethnicisation des tâches touche les hommes comme les femmes. Les stéréotypes liés à l’origine et au genre s’imbriquent. Elles se sentent rejetées à cause de leur apparence physique, de leur quartier, de leur nom et prénom, de leur situation de famille, du fait de porter le voile.

Malgré la fatigue, l’usure, la maladie, pour certaines le handicap, les contraintes liées à la charge et aux responsabilités familiales, elles continuent de travailler ou restent positionnées sur le marché du travail.

Dans la façon d’exprimer ce qu’elles vivent, les femmes interrogées montrent qu’elles sont atteintes dans leur identité en tant que femmes ayant des origines ethniques différentes des français dits « de souche ». Confrontées à des expériences de discrimination, elles parlent « de sentiment de différence », de « rejet ». Certaines, confrontées à une expérience discriminatoire, évoquent le fait d’être femme et d’origine étrangère comme un « cumul ».. impliquant davantage de problèmes.

Vivre l’expérience de la discrimination ou ressentir l’injustice et le racisme dans sa recherche d’emploi va, de fait, avoir un impact sur la personne, sur la construction de soi et sur le parcours. A cet effet, plusieurs attitudes ou comportements sont décrits : Prendre sur soi, enfouir, dépasser ; s’adapter, se soumettre aux exigences ; douter et s’autolimiter ; avoir une moindre confiance en soi, un moindre sentiment d’efficacité personnelle ; dénier ; avoir une attitude de retrait ; désespérer, se résigner ; internaliser la discrimination ; culpabiliser.
S’emparer du dispositif juridique de lutte contre les discriminations n’est pas chose aisée. D’abord, toutes ne connaissent pas les procédures et lois en vigueur quant au traitement de la discrimination. Il est important de pouvoir connaître le droit pour y avoir accès. Mais même dans ce cas, lorsqu’elles décident de porter plainte, elles disent ne pas toujours être entendues et devoir s’armer de détermination. Parfois les conditions nécessaires ne sont pas réunies ou elles ne sont pas bien conseillées. Parfois c’est la peur des représailles qui empêche de démarrer la procédure.

Mais certaines femmes agissent – sur le plan individuel et/ou collectif - et font face, dépassent. Que l’expérience discriminatoire soit en lien avec le monde du travail ou plus généralement avec les projets de vie, il faut noter que les actions mises en place concernent souvent le domaine professionnel comme si, dans ce cadre, il était légitime de mener le combat, de montrer sa différence et sa compétence. On notera la pugnacité de certaines femmes : certaines s’accrochent à un projet de formation ou de création d’entreprise, d’autres partagent leurs expériences, cherchent dans la vie associative à montrer leur utilité, s’entourent d’un réseau pour avancer, dénoncer la situation discriminante. Le dilemme est alors entre la déloyauté par rapport à ses origines ou un « malaise », un retrait vis à vis du milieu professionnel. Ce positionnement occasionne un lourd coût identitaire.

L’intégration dans l’emploi est souvent en lien avec l’injonction à renier ses origines, ce qui engendre de la déloyauté envers ses valeurs/ ses parents, sa famille et qui peut conduire certaines jeunes femmes à l’échec.

A l’issue de cette exploration, le CORIF insiste sur deux points :
- Les entretiens auprès des femmes montrent la pertinence d’une approche articulant genre et origine. Les difficultés qu’elles rencontrent sur le marché du travail relèvent à la fois de discriminations liées à l’origine et au sexe, et de la segmentation sexuée du marché du travail. De ce fait, les métiers de services aux personnes, en particulier celui de femme de ménage, sont souvent le seul avenir proposé aux femmes qui ont été rencontrées, du moins pour celles les moins qualifiées.

- Les rencontres avec les associations témoignent de la variété des pratiques et de l’importance de la lutte contre les discriminations. Un travail concerté entre les différents partenaires souvent spécialisés dans une seule forme de discrimination et/ou sur un champ spécifique devrait permettre d’envisager des moyens d’actions opérationnels et apporter de nouvelles réponses à des phénomènes sociaux complexes.

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